Des Muses au musée

Mouseion

Le terme « musée » vient du grec "mouseion". A l’origine, le "mouseion" désignait un sanctuaire consacré aux Muses. Ces déesses, filles de Zeus et de Mnémosyne, dont le nom signifie la mémoire, présidaient à la fois aux arts et aux sciences. Elles sont liées à la connaissance. C'est elles qu'invoquaient les aèdes de la tradition, pour qu'elles leur inspire leur chant. Dans son invocation aux Muses, au début de la Théogonie, Hésiode dit d'elles disent ce qui est, ce qui sera et ce qui fut. Proches des divinités oraculaires par leur capacité à connaître ce qui n'est pas visible, qu'il s'agisse du passé, du futur ou même d'une situation présente, elles s'en distinguent pourtant par une habileté à inventer. En effet, le même Hésiode met dans leur bouche ces paroles:

Nous savons dire bien des mensonges, tout semblables à la réalité; mais nous savons aussi, quand nous le voulons, proclamer des vérités.

Hésiode, Les Travaux et les Jours. La Théogonie, trad. par Claude Terreaux, arléa, Paris, 1995

Créer des mensonges semblables à la réalité … voilà qui nous conduit aux sources de l'invention poétique et de l'art. Hésiode nous livre leurs noms: Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie et, la plus vénérable d'entre elles, Calliope. Ce n'est que bien plus tard qu'on leur a attribué des domaines précis des arts et de la connaissance.

Il n'existe que peu d'épisodes mythologiques sur les Muses. Leur rôle se borne toujours à chanter les exploits des autres dieux. En revanche, elles ont fait l'objet d'un culte, notamment dans deux régions de Grèce: en Thrace et en Béotie. Sur l'Hélicon, on a retrouvé un "Mouseion" dont peu de vestiges sont visibles aujourd'hui. Il se situait en pleine nature, sur les contreforts d'une montagne, près du ruisseau Permessos. Incontestablement, à l'origine, les Muses étaient des déesses des montagnes. Leur culte est lié soit avec Orphée, soit avec Apollon, tous deux poètes et musiciens.

Le lien entre poésie et connaissance peut étonner de nos jours. Mais la poésie a joué un grand rôle dans la transmission des connaissances dans les traditions orales. Ces traditions étaient maintenues, virtuellement, à travers une communauté de poètes. La forme poétique, rythmée et quasiment musicale, permettait à la fois une meilleure mémorisation et une plus grande facilité à performer des récits. Si l'on regarde le contenu des poésies les plus anciennes, elles rapportent le plus souvent des récits mythiques et des savoirs, quand ce n'est pas un mélange des deux. Les Muses n'enseignaient-elles pas à mentir pour mieux dire des vérités? Comme si la pensée mythique était, d'une certaine manière, consciente de la nécessaire coexistence du mensonge et de la vérité.


http://www.timelessmyths.com/classical/gallery/muses.jpg

Mosaïque représentant les neufs Muses, Kos

Source: http://www.timelessmyths.com/classical/lessergods.html#Muses

Le Musée d'Alexandrie

La première institution du nom de musée a été créée par le roi d’Egypte Ptolémée 1er, qui régnait sur l’Egypte de 322 à 283. Le but du Musée d’Alexandrie, auquel était attachée une importante bibliothèque, était cependant de réunir des connaissances plutôt que des objets d’art. Il tenait plus de l’institution de recherche que du musée tel que nous le connaissons. La Bibliothèque avait aussi un but de promotion politique et culturelle du pouvoir de la dynastie des Ptolémées. Mais c’était une des premières tentatives de réunion du savoir global.

Les collections

Des collections sont attestées dès la préhistoire. On en trouve en Mésopotamie comme en Egypte, mais elles ont toujours un fondement religieux. En Grèce antique, les dépôts votifs, dont le but était religieux (offrir à la divinité des objets précieux, exceptionnels), sont vite devenus des lieux de curiosité, suscitant l’admiration, comme en témoignent les récits d’Hérodote ou de Pausanias le Périégète. A l’ époque hellénistique, de nombreuses collections privées naissent d’un sentiment d’admiration pour le passé. Les plus célèbres collections sont bien entendu celles des rois des villes d’Alexandrie, de Pergame et d’Antioche, les véritables centres intellectuels de l’époque. Comme on ne pouvait guère arracher les originaux aux temples, vu qu’il s’agissait toujours d’objets de culte, des copies ont été faites pour enrichir ces collections. A Rome, la collection d’objets anciens, notamment des sculptures devient une véritable passion pour les familles fortunées . En témoigne la collection magnifique de sculptures retrouvées dans la villa des Papyrus à Herculanum . Toutes ces collections étaient privées. Cependant César a fait construire un portique provisoire pour exposer la sienne au public. Pour la première fois, dans l’Antiquité, on fait la différence entre un objet conservé pour sa valeur cultuelle et un objet d’art.

Au Moyen-Âge, on retrouve essentiellement des trésors, des collections, dont les objets ont un but essentiellement religieux, rituel. C’est à la piété dont ils faisaient l’objet et non à leur valeur en tant qu’objet d’art qu’ils doivent le plus souvent leur survie. A titre d’exemple de ce comportement, on peut mentionner une anecdote à propos de l’autel de Michael Pacher de Saint Wolfgang, en Autriche, exécuté à la fin du 15ème siècle. L’abbé de Mondsee a commandé un nouveau retable à un artiste du nom de Thomas Schwanthaler. Cet artiste aurait empêché que l’ancien ne soit pas purement détruit . Cette histoire montre bien ce qui se produisait dans la plupart des cas : les objets qui n’étaient plus au goût du jour étaient démantelés ou détruits. Peu à peu, cependant, on assiste à une distinction entre regalia (objets destinés au sacre du roi, donc religieux) et les mirabilia (objets profanes dont la collecte n’a d’autre motif que la curiosité). Au 15ème siècle, l’intérêt pour les mirabilia se développent.

Tout change à la Renaissance. Les valeurs changent : au sentiment religieux succèdent l’individualisme balbutiant et l’humanisme. Les hommes développent leurs goûts personnels et ont plus de curiosité pour la connaissance, notamment celle du passé. On redécouvre l’Antiquité gréco-romaine, à travers les textes, mais aussi les sculptures mises au jour dans le sous-sol italien. Ces sculptures font l’objet de collections qui portent déjà le nom de musée ainsi que d’un véritable marché de l’art et même des imitations. On voit, au 15ème siècle, apparaître un type de salle contenant une collection d’objets, des livres, des peintures et consacrée à l’étude: le studiolo. Au 16ème siècle, en Autriche, on voit naître les Kunst- und Wunderkammern. Dans ces salles, les princes autrichiens déposaient des objets précieux, rares ou étranges : tableaux, armes, bronzes, cristaux taillés, médailles, pièces d’orfèvrerie, joyaux, pierres précieuses, coquillages, etc…. Leurs choix étaient guidés aussi bien par l’amour de l’art, la curiosité scientifique que par le désir d’accumuler des richesses.

C’est aux 16ème et 17ème siècles que des grandes collections s’ouvrent au public, même si on observe quelques exemples antérieurs. Le mouvement continue au 18ème et prend un essor avec les Lumières. La présentation devient alors didactique. On se met également à chercher des modèles architecturaux propres à accueillir les collections. A partir de ce moment, le musée et l’architecture des bâtiments qui l’accueillent deviennent intrinsèquement liés et, comme on le voit de nos jours, le musée devient difficilement dissociable de son bâtiment. A la toute fin du 17ème siècle, Colbert installe dans la grande Galerie du Louvre des peintures tirées de la collection royale. C’est la première exposition publique du Louvre, même si ce musée naîtra plus tard sous la forme que nous lui connaissons. L’intention de Colbert était néanmoins l’éducation du public et l’instruction des artistes.

Les musées modernes

Le 18ème siècle voit la naissance des musées modernes, dans lesquels les objets sont classés et mis en ordre. A Londres, le British Museum est inauguré en 1759. En 1770, c’est la naissance du musée Pio-Clementico du Vatican. En France, la Révolution française met en pratique l’idée des Lumières selon laquelle le patrimoine est commun à tous (et non pas la propriété de quelques privilégiés) et qu’il doit servir à l’éducation. Les collections sont nationalisées. En 1793, le Palais du Louvre devient un musée.

Durant le 19ème siècle, ce mouvement de création des musées se poursuit. Les musées commencent également à se spécialiser : musées d’art, musées d’archéologie, etc… La réflexion sur l’organisation des musées s’approfondit, avec l’apparition du terme « muséologie », la création de revue spécifique à ce domaine. Le musée national suisse est fondé en 1890.

Au 20ème siècle, le musée est totalement ancré dans les mœurs. Un musée digne de ce nom comporte trois éléments fondamentaux :

  • des salles d’exposition réservées au grand public
  • des locaux destinés aux chercheurs
  • des locaux destinés au personnel du musée et affectés aux activités d’inventaire, de dépôt, de restauration.

On voit ce qu’est le rôle de l’institution muséale : monstration, recherche, conservation, inventaire. Du point de vue du public, l’institution s’adresse à deux cibles essentielles :

  • les spécialistes, les chercheurs
  • le grand public, envers lequel elle a un but éducatif

Sources:

  • Culte des Muses
    • Pierre Boyancé, Le culte des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1936, 2e éd., 1972.
    • Pierre Grimal, Dictionnaire de la Mythologie, Paris, P.U.F.., 1969.
    • Yves Bonnefoy, éd., Dictionnaire des Mythologies, Paris, Flammarion, 1981, en particulier article "Muses et Mnémosyne' , Jeannie Carlier, Ecole Pratique des Hautes-Etudes, vol II, p. 137.

  • Bibliothèque d'Alexandrie

  • Histoire des collections et des musées

SALMON Pierre (1958), De la collection au Musée, La Baconnière, Neuchâtel





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