Internet comme système auto-organisé

Autocatalyse, auto-organisation, autopoièse

La gouvernance d’Internet

Internet n’a pas un développement totalement maîtrisé par les hommes. Personne ne semble avoir en main des manettes permettant de déterminer le devenir d’Internet et n'a la possibilité d'agir directement sur l'ensemble du système . Internet est issu d'un réseau créé par les militaires américains, Arpanet. Il a ensuite été recyclé par des universitaires américains. Il a connu une croissance importante, mais il a véritablement explosé grâce au WWW, interface hypertexte mise au point par des chercheurs du CERN. Un jour, le gouvernement américain s'est retiré d'Internet en ? et ce dernier ne s'est pas effondré pour autant. Internet a tellement grandi autour du réseau d'origine, Arpanet, que celui-ci n'était plus nécessaire. Cela est dû au fait que, dans sa conception même, Internet n'a pas de centre vital. Il a été conçu comme une toile d’araignée à travers laquelle les messages peuvent se déplacer selon divers chemins. Le but de cette stratégie de communication était d’avoir un système qui pouvait résister aux bombardements. De l’avis même de ses créateurs, Internet est un système sans gouvernance (Tim Berner-Lee, Weaving the Web). Les faits du reste le démontrent. Les quelques organisations qui ont un rôle à jouer dans Internet ont un pouvoir somme toute limité : l’Internet Corporation For Assigned Names and Numbers (ICANN) par exemple se borne à administrer les noms de domaine . Le World Wide Web Consortium (W3C) édicte des normes techniques . Le dernier Sommet mondial pour la société de l’information a montré combien il était difficile et délicat d’établir une gouvernance sur Internet. Un groupe de travail consacré à la gouvernance de l’Internet a défini ainsi ce concept de gouvernance :

Il faut entendre par « gouvernance de l’Internet » l’élaboration et l’application par les États, le secteur privé et la société civile, dans le cadre de leurs rôles respectifs, de principes, normes, règles, procédures de prise de décisions et programmes communs propres à modeler l’évolution et l’utilisation de l’Internet .

Ce groupe a aussi défini les domaines dans lesquelles devait s’appliquer, à un degré ou à un autre, cette gouvernance :

  • Infrastructure et gestion de ressources Internet critiques : administration du système de noms de domaine et d’adresses numériques Internet (adresses IP), administration du système de serveurs racines, normes techniques, homologage et interconnexion, infrastructure de télécommunications (y compris technologies novatrices et convergentes) et passage au multilinguisme. Ces questions concernent directement la gouvernance de l’Internet et relèvent des organisations existantes qui en sont chargées.
  • Utilisation de l’Internet : pollupostage, sécurité des réseaux et cyberdélinquance.

Bien que ces questions soient directement liées à la gouvernance de l’Internet, la nature de la coopération mondiale requise n’est pas bien définie.

  • Questions qui concernent l’Internet mais dont les répercussions le dépassent largement et qui relèvent de la compétence d’organisations existantes : droits de propriété intellectuelle, commerce international.
  • Développement.

Le groupe reconnaît que différents acteurs doivent collaborer dans le cadre de cette gouvernance : les pouvoirs publics, le secteur privé et la société civile. Il propose divers modèles de gouvernances, allant de l’instauration d’un Conseil mondial de l’Internet à un élargissement des partenaires dans le domaine de prérogatives qui est celui de l’ICANN. Cependant les résultats de ce sommet n’ont en rien changé le mode de fonctionnement de l’Internet.

Formes d’organisation

Cet échec de la gouvernance sur Internet ne signifie pas pour autant qu’Internet ne connaît aucune forme d’organisation. L’observation du réseau montre même le contraire. Une des plus anciennes formes d’organisation d’Internet est la Nétiquette, c’est-à-dire un code de conduite auquel devait se conformer les utilisateurs du réseau. La Nétiquette est issue de la communauté des internautes et n’a pas d’auteur propre, même si peu à peu une version en a été fixée . Un autre exemple intéressant d’organisation est l’apparition de formes fixes de modèles de présentation, comme les pages FAQ, « Frequently Asked Questions ». Alors qu’il serait possible d’être totalement libre dans la conception des sites Internet, on constate une certaine homogénéité dans leurs menus. Finalement les gourous du Web comme Jakob Nielsen se contentent de mettre par écrit des règles d’usage qui ont émergé sur Internet et qui se maintiennent parfois contre vents et marées : quel site n’a pas sa FAQ ? Un phénomène plus intéressant est également observable sur Internet : dès qu’une forme de publication ou d’échange d’information connaît un certain succès, on constate que peu après ses outils de production ont tendance à s’automatiser. Au début du WWW, il était relativement difficile de mettre en ligne des informations : il fallait des compétences techniques, l’accès à un serveur. Mais très rapidement les éditeurs WYSIWIG ont fleuri, de même que les hébergeurs gratuits comme le mythique mygale.org. On l’a vu avec les pétitions en ligne : des sites comme « lapetition.com » permettent d’en mettre une pétition en ligne rapidement et sans connaissance technique. Il en est de même pour les blogs : au début, il fallait faire son propre site, avoir des connaissances techniques. Aujourd’hui, on crée son blog en quelques clics. Dès lors le nombre de blogs ne cesse d’exploser.

Modèles sytémiques

Joël de Rosnay a essayé de montrer que les concepts d’autocatalyse et d’auto-organisation pouvaient être opératoires pour penser le développement fulgurant d’Internet . Le concept d’auto-organisation est issu des travaux d’Ilya Prigogine sur les systèmes ouverts, loin de l’équilibre. En physique, cette théorie permet d’expliquer des phénomènes émergeant soudainement, comme la formation d’un tourbillon ou d’un vortex. Une situation de déséquilibre précède l’émergence, sous l’action de l’entropie ou tendance naturelle au désordre ou bien suite à une série de rétroactions positives. De ce déséquilibre naissent des tensions qui se résolvent en un instant bref, appelé la bifurcation. Un nouvel état apparaît, par exemple un tourbillon. On peut schématiser l’évolution de ces systèmes, comme dans la figure ci-dessous , sous la forme d’une spirale d'auto-organisation qui passe par différentes phases. Après une période de stabilité, le système dérive et parvient peu à peu dans une phase d'instabilité où les fluctuations s'amplifient. Le système est alors conduit à une bifurcation Trois voies sont alors possibles: statu quo, régression ou disparition du système, métamorphose. Cette dernière voie, par le biais d'une rétroaction positive, est celle qui permet au système d'évoluer en se complexifiant et en s'autonomisant. Le système retrouve enfin une stabilité. Plusieurs spirales peuvent ainsi se succéder.

Prigogine a d’emblée envisagé le concept d’auto-organisation comme schéma explicatif de phénomènes en dehors de la physique, dans un ouvrage co-écrit avec Isabelle Stengers, La nouvelle alliance . Ainsi l’évolution des systèmes sociaux peut répondre à ce modèle. Il peut même s’appliquer à Internet, dont on doit reconnaître le développement fulgurant. On pourrait dessiner les étapes suivantes selon le modèle de Prigogine: soit un réseau et ses utilisateurs. Ils forment un système loin de l’équilibre. Ce dernier est stable à un moment donné. Cependant, l'information mise à disposition suscite un plus grand nombre d'utilisateurs, qui lui-même suscite une plus grande quantité d'information mise à disposition, etc. Il s'agit d'une rétroaction positive inflationniste qui provoque des fluctuations dans le système. A cause de ses potentialités, tout le monde veut mettre des informations sur Internet. On estime le nombre potentiel d'utilisateurs, mais pas le chemin, souvent semé d'embûche, qui va du fournisseur d'information à celui qui serait intéressé par cette information. Dans l'autre sens, les utilisateurs savent que la quantité d'information est énorme, mais ils ont de la peine à trouver quelque chose. Cette situation a pu générer une formidable tension. Le système ne pouvait plus que passer par le moment critique de la bifurcation. Quant à l'instant de la bifurcation, c'est-à-dire le moment où la tension s'est résolue en un vaste effort collectif, on pourrait peut-être le trouver dans la mise en service du World Wide Web dont le succès fut immédiat. Si cette hypothèse pouvait être vérifiée, nous serions actuellement dans une phase de rétroaction positive qui produit une panoplie d'instruments de recherche et de production de l'information. Cette phase pourrait déboucher sur une autre, plus stable dont il n'est pas aisé de dire à quoi elle ressemblera. Joël de Rosnay décrit ainsi le développement d’Internet:

Le catalyseur de l’explosion d’Internet, ce qui a enclenché le processus autocatalytique, le cercle vertueux, est la conjonction de deux idées simples : l’information distribuée en réseau, et l’hypertexte. Ces deux applications étaient déjà utiles séparément, mais leur association a créé un nouveau réseau vivant doté de propriétés émergentes. (…) Le développement autocatalytique d’Internet est l’illustration parfaite d’un processus coévolutif d’émergence d’ordre à partir du chaos. Des millions d’agents agissant en parallèle à partir de règles simples créent un multiprocesseur gigantesque, capable de trouver collectivement des solutions à des problèmes complexes, et de s’adapter à l’évolution de son écosystème informationnel .

Ici le chaos n’est pas le désordre au sens habituel du terme, mais un état désordonné qui s’amplifie et finit par générer des bifurcations, le chaos créatif. Ces bifurcations conduisent au changement qui peut prendre la forme d’un système auto-organisé. Si on en revient aux définitions de Pierre Lévy, on peut considérer la phase précédant la bifurcation comme la virtualisation : l’ensemble des informations qui se trouvaient dispersés statiquement, sous forme de livres, dans le monde se retrouvent peu à peu ensemble dans un immense réseau mondial. Quant à la bifurcation elle-même, que l’on voit dans la mise en place du www, c’est l’actualisation. On peut imaginer que s’ensuivront plusieurs cycles de virtualisation et d’actualisation, comme autant de spirales d’auto-organisation. L’une de ces actualisations pourrait d’ailleurs être identifiée avec la naissance des moteurs de recherche qui sont rapidement devenus la porte d’entrée vers l’information. Il est également possible d’aller plus loin et d’essayer de comprendre Internet comme un système autopoïétique. On doit ce concept à Umberto Maturana et Francisco Varela qui le définissent ainsi :

Un système autopoïétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent un système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. Il s’ensuit qu’une machine autopoiétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. Ainsi, une machine autopoiétique est un système … à relations stables dont l’invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit). .

L’approche des systèmes autopoïétiques distingue deux niveaux essentiels :

  • la structure physico-chimique
  • l’organisation logique

Un système autopoïétique produit donc lui-même les conditions de son existence et il est opérationnellement clos. Cette dernière caractéristique est réalisée si l’organisation d’un système est caractérisée par des processus répondant aux critères suivants :

  • dépendant récursivement les uns des autres pour la génération et la réalisation des processus eux-mêmes, et
  • constituant le système comme une unité reconnaissable dans l’espace (le domaine) où les processus existent .

Parmi ces processus, on peut mentionner la production de composants. Si ces processus s’enchaînent de manière circulaire, alors on peut le considérer comme opérationnellement clos. La clôture opérationnelle est la marque des systèmes autonomes. On trouve de nombreux exemples d’autopoïèse dans les systèmes vivants : le plus classique est celui de la cellule vivante. Mais comme pour l’auto-organisation, on peut essayer d’utiliser ce concept en dehors de la biologie. Niklas Luhman l’a repris dans le domaine de la sociologie. On peut y voir un modèle explicatif du fonctionnement d’Internet. Comme les systèmes vivants produisent les composants indispensables à leur existence, Internet produit les outils qui permettent d’augmenter son contenu en quantité et en qualité, le nombre de ses utilisateurs, son réseau. Nous l’avons vu, c’est le cas des blogs et des pétitions en ligne. Il faut bien constater qu’aucune politique concertée, qu’aucune stratégie d’entreprise ne sont à l’œuvre dans le développement d’Internet. Il est juste possible de prendre le train en marche et de s’adapter. Cela pourrait s’expliquer par sa nature de système autonome : il produit lui-même ce qui est nécessaire à son développement et/ou à sa survie et, par conséquent, cette logique ne se laisse guère influencer par des éléments extérieurs. Reconnaître dans Internet un système dynamique, auto-organisé, voire autopoïétique est essentiel dans toute réflexion visant son usage, que ce soit dans le domaine économique et commercial ou dans le cadre de politiques publiques. Quand tout le monde s’est engouffré dans la Netéconomie, le système a résisté et tout s’est dégonflé. Ou presque : le e-commerce a subsisté dans quelques îlots bien précis et ne s’est pas généralisé comme modèle d’échange. Il en a été de même dans l’échec des projets de e-learning. Dans les deux cas, on a pensé imposer un modèle de fonctionnement au système Internet. Il faut donc chercher à mieux connaître la dynamique d’Internet et de s’y adapter. Autant reconnaître d’emblée que les projets de mise en ligne du savoir, du patrimoine sont particulièrement bien adaptés à Internet puisqu’il correspond totalement à cette dynamique d’adjonction de contenu en masse et de création d’outils permettant de saisir ce savoir et de le publier.





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