Problématique du musée virtuel
Très vite dans son histoire, le musée s’est trouvé à l’étroit dans ses murs et dans ses collections. Et pas seulement pour des questions de place. En effet, les collections sont le plus souvent le fait des hasards du marché, des découvertes :
Même dû à l’emploi persévérant de moyens immenses, un musée vient d’une succession de hasards heureux.
Malraux, Le musée imaginaire, 1951
On a donc tenté de trouver des solutions pour réunir des collections en dehors des musées, répondant à une autre logique que celle de la collection constituée patiemment. C’est l’idée même de musée virtuel. Ces tentatives font en principe appel à des substituts de l’original.
Le musée de papier
Le « museo cartaneo » (musée de papier) de Cassiano dal Pozzo en constitue un exemple intéressant . Ce dernier, aristocrate et intellectuel romain qui a vécu entre 1588 et 1657, a réuni et fait réalisé une collection d’environ 7000 aquarelles, dessins, imprimés. C’est probablement la plus importante tentative de réunir le savoir humain sous forme visuelle avant l’invention de la photographie : l’histoire de l’art, l’archéologie, la botanique, la géologie, l’ornithologie et la zoologie y sont documentées.
Pour en savoir plus:
Les musées des moulages
Les musées des moulages en sont un autre exemple. Ils réunissent des substituts sous forme de copies de plâtre, souvent à l’échelle 1 :1. Prenons un cas concret pour comprendre le but et l’utilité de ces musées. Le décor du Parthénon est dispersé dans quatre musées qui eux-mêmes se trouvent dans quatre pays différents : le Louvre à Paris, le British Museum à Londres, le Musée d’archéologie de Palerme et, bien entendu, le musée de l’Acropole à Athènes. Ce dernier contient des copies de la plupart des métopes et des frontons. Mais l’ensemble du décor sculpté a été réuni, sous forme de copies en plâtre, à la Skulpturhalle de Bâle. Ces musées des moulages, qui sont relativement répandus, permettent aux artistes, aux archéologues et au grand public, d’avoir accès à des ensembles d’œuvres autrement dispersés.
Le musée imaginaire de Malraux
Malraux est allé plus loin et a théorisé le musée imaginaire, un musée qui se construit dans l’esprit humain :
Là où l’œuvre d’art n’a plus d’autre fonction que d’être œuvre d’art, à une époque où l’exploration artistique du monde se poursuit, la réunion de tant de chefs-d’œuvre, mais d’où tant de chefs-d’œuvre sont absents, convoque dans l’esprit tous les chefs-d’œuvre. Comment ce possible mutilé n’appellerait-il pas tout le possible?
Malraux, Le musée imaginaire, 1951
Il considérait que la photographie constituait un bon outil pour réaliser ce musée :
La photo, d’abord modeste moyen de diffusion destiné à faire connaître les chefs-d’œuvre incontestés à ceux qui ne pouvaient en acheter la gravure, semblait devoir confirmer les valeurs acquises. Mais on reproduit un nombre toujours plus grand d’exemplaires, et la nature des procédés de reproduction agit sur le choix des œuvres reproduites. La diffusion de celles-ci est nourrie par une prospection de plus en plus subtile et de plus en plus étendue. Elle substitue souvent l’œuvre significative au chef-d’œuvre, et le plaisir de connaître à celui d’admirer ; on gravait Michel-Ange, on photographie les petits maîtres, la peinture naïve et les arts inconnus – on photographie tout ce qui peut s’ordonner selon un style.
Malraux, Le musée imaginaire, 1951
Ainsi, passant de l’original à la reproduction, de la sacralité du chef-d’œuvre à la documentation de séries, on accède à d’autres dimensions de l’art, notamment le regroupement des œuvres dans les divers styles.
Selon Malraux, le musée imaginaire rendu possible par la photographie va plus loin que les musées parallèles mentionnés plus haut :
Les musées de moulages et de copies, eux aussi rapprochent les œuvres éparses : ils choisissent plus librement que les autres musées, puisqu’ils ne sont pas obligés de posséder les originaux qu’ils copient ; et ils ajoutent à la rivalité des œuvres originales, apportée par leur confrontation, une vie qui doit d’autant plus à la succession des copies, que ces musées se veulent au service de l’histoire. Ils ont plus de force que l’album, mais non le virus qui désagrège tout au bénéfice du style, et qui vient de la réduction, de l’absence de volume souvent ; et toujours de la proximité et de la succession des planches, qui font vivre un style comme l’accéléré du film fait vivre une plante. Ainsi entrent dans l’art ces sur-artistes imaginaires qui ont une confuse naissance, une vie, des conquêtes, des concessions au goût de la richesse ou de la séduction, une agonie et une résurrection, et qui s’appellent des styles. Comme la lecture des drames en marge de leur représentation, comme l’audition de disques en marge du concert, s’offre en marge du musée le plus vaste domaine de connaissances artistiques que l’homme ait connu. Ce domaine – qui s’intellectualise tandis que l’inventaire et sa diffusion se poursuivent, et que les moyens de reproduction s’approchent de la fidélité – c’est, pour la première fois, l’héritage de toute l’histoire.
Malraux, Le musée imaginaire, 1951
Internet
La problématique du musée virtuel ne se confond donc pas complètement avec celle du musée sur Internet. Un musée qui met ses collections sur Internet via une banque de données n’est pas un musée virtuel à proprement parler. Il a choisi ce support pour présenter ses collections. En revanche, Internet pourrait constituer un outil, au même titre que la photographie, pour la constitution d’un véritable musée virtuel, mais seulement s’il dépasse la collection muséale.
Le musée n’a donc pas attendu Internet pour sortir de ses murs. Internet ne constitue qu’un outil permettant cet éclatement du musée. Mais si on y regarde de plus près, chacun de ces éclatements a permis un autre regard sur l’art ou les objets exposés. Les copies en plâtre permettent de mieux comparer les œuvres en trois dimensions, de réunir tout le décor sculpté d’un bâtiment au même endroit. La photographie permet de réunir de nombreuses œuvres, par exemple le catalogue raisonné d’un artiste. Avec ces catalogues, il est possible de comparer des artistes entre eux et c’est la mise en évidence des styles qui devient plus aisée, comme le souligne Malraux. La mise à disposition du patrimoine sur Internet permettra certainement des rapprochements entre les œuvres d’art, les collections des musées, le patrimoine en général, la culture. Il est difficile de prédire aujourd’hui ce qui en sortira, mais on devine déjà que les potentialités sont extraordinaires.
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