La réalité virtuelle: un oxymore?
Avant d’être utilisé, le terme de virtuel doit être soigneusement défini. Aujourd’hui, on joint ce terme à toutes sortes de concepts: la réalité virtuelle, l’image virtuelle, etc.. On trouvera une recension de l’emploi de ce mot et de ses diverses modalités dans l’ouvrage de Philippe Rigaut.
RIGAUT Philippe (2001), Au-delà du virtuel, L’Harmattan, Paris
http://www.worldcat.org/oclc/48053115
Cet auteur décrit les emplois de virtuel et assimile le terme de virtuel à ceux de faux, falsification, détournement de la réalité. Selon lui,
Il y aurait (…) toute une réflexion critique à mener sur la notion de réalité virtuelle. Celle-ci en effet s’avère extrêmement problématique. Les NTIC permettent des actions à la fois dématérialisées mais néanmoins réellement agissantes ; circuler dans les allées d’un magasin qui n’existe qu’à l’état d’animation en 3D sur un site Internet et dans lequel pourtant il est possible de faire ses courses (…) constitue une expérience certes inédite, qui célèbre la curieuse union du mouvement et de l’immobilité . Mais fondamentalement, feuilleter un catalogue de vente par correspondance puis passer sa commande par téléphone appartiennent à la même catégorie d’action 1).
Il considère cependant qu’à « son stade le plus sophistiqué, la médiation numérique organise toute une dématérialisation de l’action dont l’individu peut à présent faire l’expérience dans la quasi-totalité des contextes cognitifs auxquels il peut être contraint de s’adapter, tant dans sa vie professionnelle qu’au travers de ses tâches domestiques ou de ses activités de divertissement ». Et plus loin :
La déréalisation que sont en train de mettre en œuvre les nouvelles technologies, et tout spécialement celles impliquant immersion dans la réalité virtuelle et interactivité, s’organise dans de multiples espaces, tant professionnels que ludiques. Peu à peu nous nous familiarisons avec l’idée d’une continuité entre le réel, tel que nous l’éprouvons physiquement et sensoriellement, et sa reproduction numérique. Au robot et au cyborg succède aujourd’hui la figure fantasmatique de la vie virtuelle 2) .
Dans l'esprit de beaucoup, la réalité virtuelle est une réalité "déréalisée", "fabriquée", "fausse". Cependant, il faudrait peut-être s’intéresser à la notion de réel, qui s’oppose à celle de virtuel. Or depuis quelques années, la pensée constructiviste a montré que ce que nous prenons pour le réel est déjà une construction . Notre esprit perçoit le monde qui nous entoure en même temps qu’il le construit. La distinction entre virtuel et réel devient donc délicate :
La technologie de l’Internet vérifie la découverte de Ferdinand de Saussure, que le langage, appréhendé au niveau du signifiant, n’est qu’une mise en série de différences relatives et négatives, ce que l’on peut écrire minimalement comme {0,1}: dès l’origine, le langage aura été digital. On a reconnu là les deux éléments de base qui, à l’intérieur de tout ordinateur, peuvent se combiner en algorithmes pour créer du texte, calculer les trajectoires de fusées atomiques, gérer des portefeuilles, générer en bref un monde, une réalité qui s’impose de plus en plus, non pas, comme certains le croient, comme virtuelle, en doublet de la "vraie réalité", mais comme le prolongement continu de ce que nous avons toujours connu sous le nom de cosmos: la fiction langagière de nos perceptions, qui fonde l’imaginaire consistant de la vie humaine. En ce sens, rien de nouveau sinon une dilatation quasi infinie de la réalité et de ses simulacres qui nous soutiennent. Les débats sur le plus ou moins de réalité du virtuel sont donc, à ce niveau, de faux débats: notre monde a toujours été virtuel, dès que l’homme a commencé à parler 3).
1)RIGAUT Philippe (2001), Au-delà du virtuel, L’Harmattan, Paris, p. 149
http://www.worldcat.org/oclc/48053115
2)RIGAUT Philippe (2001), Au-delà du virtuel, L’Harmattan, Paris, p. 157
http://www.worldcat.org/oclc/48053115
3)LEUPIN Alexandre, « La fin du sexe », Chair et métal
(
http://www.alexandreleupin.com/articles/findusexefr.htm)
Cette conception qui présente la virtualité comme factice, irréelle, n'est pas très utile pour comprendre ce qui est en jeu actuellement. En effet, de plus en plus de ces mondes dits virtuels, à commencer par Internet, sont opératoires dans notre monde réel, tangible. Gille Deleuze et, à sa suite, Pierre Lévy, on reprit une définition du virtuel issue de la pensée scholastique, au Moyen-Âge.
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