Le virtuel
Pour comprendre les phénomènes de virtualisation observables aujourd'hui sur et autour du réseau Internet, il est nécessaire de disposer d'une définition opératoire de ce concept. La virtualisation ne constitue pas un phénomène récent, comme on le prétend souvent, mais fait partie du monde, tel que nous le percevons. L'état de virtuel s'oppose à celui de réel, en tant que chose en puissance. A la suite de Gille Deleuze, Pierre Lévy a repris la définition du virtuel qu'en donnait la philosophie scholastique. Il montre dans un essai intitulé « Qu’est-ce que le virtuel ? » comment cette définition s'applique à Internet. Cette définition permet de mieux comprendre la nature du monde virtuel qui est en train de se constituer autour d'Internet. Il ne s'agit aucunement d'un monde irréel, parallèle au monde réel ou encore d'une illusion de type "Matrix". Le monde virtuel tel que nous le voyons se construire aujourd'hui autour d'Internet est en fait un prolongement de notre monde.
Définition
Nous donnons ici quelques extraits de l’ouvrage de Pierre Lévy, « Qu’est-ce que le virtuel ? » où il définit le virtuel et son corrolaire, l’actuel. Ces deux notions, indissociables, seront fondamentales pour la compréhension du musée virtuel que nous entreverrons sur Internet.
Le virtuel
Le mot virtuel vient du latin médiéval virtualis, lui-même issu de virtus, force, puissance. Dans la philosophie scolastique, est virtuel ce qui existe en puissance et non en acte. Le virtuel tend à s'actualiser, sans être passé cependant à la concrétisation effective ou formelle. L'arbre est virtuellement présent dans la graine. En toute rigueur philosophique, le virtuel ne s'oppose pas au réel mais à l'actuel : virtualité et actualité sont seulement deux manières d'être différentes.
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Le virtuel, quant à lui, ne s'oppose pas au réel mais à l'actuel. Contrairement au possible, statique et déjà constitué, le virtuel est comme le complexe problématique, le noeud de tendances ou de forces qui accompagne une situation, un événement, un objet ou n'importe quelle entité et qui appelle un processus de résolution : l'actualisation.
L’actualisation
L'actualisation apparaît alors comme la solution d'un problème, une solution qui n'était pas contenue à l'avance dans l'énoncé. L'actualisation est création, invention d'une forme à partir d'une configuration dynamique de forces et de finalités. Il s'y passe autre chose que la dotation de réalité à un possible ou qu'un choix parmi un ensemble prédéterminé : une production de qualités nouvelles, une transformation des idées, un véritable devenir qui alimente le virtuel en retour .
Si on prend l’image d’un arbre, l’arbre est virtuellement présent dans la graine et il constitue son actualisation. Mais la forme de l’arbre n’est pas complètement déterminée par la graine. D’autres composantes entrent en jeu : le terrain, le climat, etc..
Pierre Lévy décrit aussi le phénomène inverse à l’actualisation : celui de la virtualisation. Il y a une grande différence entre la virtualisation et la réalisation. Cette dernière suppose un plan que l’on suit à la lettre : c’est par exemple la construction d’une maison.
La virtualisation peut se définir comme le mouvement inverse de l'actualisation. Elle consiste en un passage de l'actuel au virtuel, en une "élévation à la puissance" de l'entité considérée. La virtualisation n'est pas une déréalisation (la transformation d'une réalité en un ensemble de possibles), mais une mutation d'identité, un déplacement du centre de gravité ontologique de l'objet considéré : au lieu de se définir principalement par son actualité (une "solution"), l'entité trouve désormais sa consistance essentielle dans un champ problématique. Virtualiser une entité quelconque consiste à découvrir une question générale à laquelle elle se rapporte, à faire muter l'entité en direction de cette interrogation et à redéfinir l'actualité de départ comme réponse à une question particulière.
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L'actualisation allait d'un problème à une solution. La virtualisation passe d'une solution donnée à un (autre) problème. Elle transforme l'actualité initiale en cas particulier d'une problématique plus générale, sur laquelle est désormais placé l'accent ontologique. Ce faisant, la virtualisation fluidifie les distinctions instituées, augmente les degrés de liberté, creuse un vide moteur. Si la virtualisation n'était que le passage d'une réalité à un ensemble de possibles, elle serait déréalisante. Mais elle implique autant d'irréversibilité dans ses effets, d'indétermination dans son processus et d'invention dans son effort que l'actualisation. La virtualisation est un des principaux vecteurs de la création de réalité .
Pierre Lévy donne comme exemple de virtualisation une entreprise classique, qui devient virtuelle :
L'organisation classique réunit ses employés dans le même bâtiment ou dans un ensemble d'établissements. Chacun des employés occupe un poste de travail précisément situé et son emploi du temps spécifie ses horaires de travail. Une entreprise virtuelle, en revanche, fait un usage massif du télétravail ; elle tend à remplacer la présence physique de ses employés dans les mêmes locaux par la participation à un réseau de communication électronique et l'usage de ressources logicielles favorisant la coopération .
Ainsi, avec sa virtualisation, « le centre de gravité de l'organisation n'est alors plus un ensemble d'établissements, de postes de travail et d'emplois du temps mais un processus de coordination qui redistribue toujours différemment les coordonnées spatio-temporelles du collectif de travail et de chacun de ses membres en fonction de diverses contraintes ». C’est ainsi que fonctionnent les grands projets industriels actuels, dans lesquels les lieux d’implantation des usines sont subordonnés au projet et non le contraire.
Toujours selon Pierre Lévy, une des conséquences de la virtualisation est la
déterritorialisation :
Lorsqu'une personne, une collectivité, un acte, une information se virtualisent, ils se mettent "hors-là", ils se déterritorialisent. Une sorte de débrayage les détache de l'espace physique ou géographique ordinaire et de la temporalité de la montre et du calendrier. Encore une fois, ils ne sont pas totalement indépendants de l'espace-temps de référence, puisqu'ils doivent toujours se greffer sur des supports physiques et s'actualiser ici ou ailleurs, maintenant ou plus tard. Et cependant la virtualisation leur a fait prendre la tangente. Ils ne recoupent l'espace-temps classique que ça et là, en échappant à ses poncifs "réalistes" : ubiquité, simultanéité, distribution éclatée ou massivement parallèle .
La définition que donne Pierre Lévy nous semble opératoire dans le domaine d’Internet et plus spécifiquement dans celui du musée virtuel sur Internet. Elle a le grand mérite de séparer les termes de virtuel et d’irréel et de permettre de comprendre que le virtuel est agissant et peut avoir des conséquences dans la vie réelle. Ce qui se produit dans une communauté virtuelle, dans une entreprise virtuelle a des retombées qui sont bien tangibles. Par conséquent, faire entrer quelque chose dans un processus de virtualisation ne le déréalise en aucun cas. On ne fait que lui donner un autre mode d’être et la possibilité de s’actualiser encore autrement.
Application au cas des musées sur Internet
Quand on réfléchit au concept de musée virtuel, c'est essentiel de comprendre son rapport au réel. Avec la définition de Pierre Lévy, il est clair que le musée virtuel procède du patrimoine de l'humanité (mais peut-être pas des musées en tant qu'institution).
Sous quelle forme se présente le processus de virtualisation dans le cas des musées ? On peut envisager plusieurs étapes :
- Un musée numérise sa collection complète et la met en ligne. D’un point de vue pratique, chaque œuvre est numérisée (soit directement, soit par la numérisation d’une photographie). Elle est ensuite intégrée dans une banque de données où elle reçoit divers mots-clés, paramètres et éléments documentaires. Quand le musée choisit de mettre en ligne l’ensemble de sa collection, le site Internet ne se confond plus avec l’exposition permanente du musée. L’ensemble de sa collection est maintenant virtuellement accessible.
- Plusieurs musées s’associent pour créer une collection d’objets numérisés via un site Internet ou bien un individu ou un groupe décide de créer une collection répondant à une certaine logique (artiste, période, thème, ...). Désormais, on sort de la logique institutionnelle.
- Une fois qu’un nombre important de musées ont mis leur collection en ligne, Internet lui-même devient le dépositaire d’une collection d’œuvres d’art et d’objets complètement virtualisée, dont aucun inventaire n’existe.
Ces processus de virtualisation ne seraient rien sans la possibilité de réaliser des actualisations. Ces actualisations constituent autant de possibilités de valorisation des collections. Il existe de nombreuses méthodes d’actualisation pour chacune des étapes que nous avons mentionnées. Les deux premières collections virtuelles sont accessibles sur un site unique. Il existe plusieurs outils permettant d’en extraire des actualisations :
- Galerie d’images : la collection peut se présenter sous la former d’une galerie d’images, c’est-à-dire de petites vignettes représentant chacune un objet. La galerie peut être le résultat d’un choix, celui du responsable du site ou du conservateur. Elle peut aussi correspondre à un paramètre particulier : pièces exposées, dernières acquisitions, etc..
- Exposition virtuelle. Le musée choisit de tirer parti de sa collection en ligne, pour créer un parcours à travers certaines de ses œuvres, correspondant dans une certaine mesure à une exposition temporaire dans le musée. Dans ce cas aussi, l’actualisation est le résultat d’un choix raisonné de la part d’un conservateur.
- Outil de requête. Comme les œuvres sont en principe intégrées dans une banque de données, il est simple de permettre à l’utilisateur de faire des recherches dans la banque de données, en lui mettant à disposition un masque de recherche plus ou moins sophistiqué. Selon les paramètres qu’il choisit, il aura provoqué une certaine actualisation. En entrant d’autres paramètres, il en obtiendra une autre.
- Galerie personnelle : de plus en plus de musées offrent la possibilité, au visiteur du site Internet de mémoriser un choix d’œuvres dans la collection en ligne.
Si l’on veut exploiter maintenant les œuvres qui sont dispersées dans tout Internet, il faut passer par des moteurs de recherche. L’efficacité des moteurs de recherche tient au fait qu’ils indexent continuellement le Web. Google aurait dans son index plus de 8 milliards d’URL . Les principaux moteurs de recherche permettent de trouver non seulement des pages Web, mais aussi des images. Contrairement à un enregistrement d’une banque de données qui est indexé de manière rigoureuse, la recherche d’une image via un moteur de recherche classique est basée sur l’indexation du contexte:
Pour déterminer le contenu graphique d'une image, Google analyse le texte de la page qui entoure l'image, le titre de l'image et de nombreux autres critères. Google applique également des algorithmes performants pour éliminer les doublons (images identiques) et pour garantir que les résultats portent sur les images de la plus haute qualité possible .
Les résultats peuvent donc apporter des surprises.
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